Segaverse #013 – Le « tokusatsu » (Godzilla, Ultraman, X-Or, Kamen Rider, Winspector, Bioman…)

En réalisant Godzilla, pour faire un joli pied de nez au King Kong des Américains, Ishiro HONDA et Eiji TSUBURAYA n’auraient jamais pensé que leur film donnerait si rapidement naissance à un des genres cinématographiques et télévisuels les plus populaires au Japon. Que ce soit avec les « Kaiju-Eiga », les « Kyodai Heroes », les « Henshin Heroes » ou « les Hyper Midnight Horror Action Dramas », vous avez en effet la certitude de passer un agréable moment devant les écrans et de suivre des programmes de qualité pour la jeunesse. Ultraman, Kamen Rider, Gavan, Winspector, Bioman… ce sont des noms qui font désormais partie de la grande culture geek.
Néanmoins, pour le grand public, le « tokusatsu » demeure encore un terme sinon barbare, du moins étrange. Ainsi, dans ce 13ème numéro de « Segaverse », je vais m’appliquer à démystifier pour vous ce mot mystérieux aux multiples facettes, si populaire dans l’archipel nippon.

Le TOKUSATSU

Le « tokusatsu » est la contraction de deux mots : « tokushu » et « satsuei » qui signifient littéralement « effets spéciaux ». Il s’agit là d’un terme popularisé par les médias japonais qui, à ce moment-là, cherchaient à fois à simplifier et à japoniser le terme américain de SFX (Special Effects). Le tokusatsu est donc un genre qui fait surtout la part belle aux effets spéciaux.

1954 : le cinéaste Ishiro HONDA réalise, pour le compte de la Toho Godzilla, un film qui cherche clairement à jeter le gant à cet énorme succès qu’est King Kong (1933) qui, à l’époque, impressionnait énormément avec ses effets pyrotechniques, ses maquettes détaillées et ses imageries révolutionnaire.

Presque dix ans après le bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki, et suite à des essais nucléaires en Micronésie et sur l’atoll de Bikini (avec la bombe H nommée Castle Bravo, mille fois plus puissante que la bombe larguée à Hiroshima ou à Nagasaki), Ishiro HONDA, d’obédience pacifiste, décide alors de réaliser un film qui exprimerait sa crainte de voir survenir une troisième Guerre Mondiale susceptible de ravager la terre entière.
C’est ainsi que vit le jour Godzilla, une créature, un monstre, un kaiju, une aberration manifestement créée par les Américains (dans le film, le personnage du professeur Yamane explique qu’il a découvert que les sédiments de l’empreinte de Godzilla contiennent une quantité invraisemblable de strontium 90, un isotope qui ne peut provenir que d’une bombe nucléaire).
En même temps, d’un point de vue purement artistique et technique, Ishiro HONDA souhaite également créer une figure populaire capable de rivaliser, voire même de surpasser, la puissance américaine incarnée par King Kong. Ainsi, afin de faire face à la débauche de technologies et d’effets visuels étalée par les Américains, Ishiro HONDA va, lui aussi, faire étalage du savoir-faire nippon en matière d’effet spéciaux, en faisant appel à Eiji TSUBURAYA. C’est par ailleurs pour cette raison que l’on considère qu’Eiji TSUBURAYA est le père du tokusatsu.
Godzilla va devenir un véritable phénomène et beaucoup de studios chercheront à atteindre le même succès. Evidemment, avec une telle réussite, le film ne tardera pas à donner naissance au genre de « Kaiju-Eiga ».

1959 : Ishiro HONDA réalise Battle in Outer Space, un film de science-fiction qui va beaucoup inspirer Georges Lucas. C’est toujours Eiji TSUBURAYA qui s’occupe des effets spécieux. Ce film va populariser le genre de space opera et va même installer le cadre d’un grand nombre de « tokusatsu ».

1966 : Eiji TSUBURAYA crée la série Ultraman pour la chaîne TBS (Tokyo Broadcasting System). La série va non seulement être un triomphe dans toute l’archipel mais elle va surtout cristalliser et formaliser une esthétique à part entière. De cette série naîtra un autre genre de tokusatsu : le « Kyodai Hero ».

1971 : c’est l’année de la diffusion de la série Kamen Rider, produite par le Toei et créée par le mangaka Shotaro ISHINOMORI. Cette série, bien qu’elle ne pose pas encore toutes les bases et tous les codes du « Henshin Hero », peut, à mon sens, être considérée comme le précurseur de ce genre.

2005 : Le character designer et réalisateur japonais Keita Amemiya crée la série télévisée Garo (Garo, le chevalier d’or). Il s’agit ici d’une série qui va davantage s’adresser aux jeunes adultes, car elle comporte des scènes de nudité et des phases d’action parfois d’une très grande violence. Le tour de force que réalisera ce TV show ne manquera pas, comme à l’accoutumée, de donner naissance à un nouveau genre de « tokusatsu » : le « Hyper Midnight Horror Action Drama ».

Avec la popularité de ces grandes productions, le « tokusatsu » va énormément se codifier, et même se diversifier, tout respectant néanmoins l’esthétique et les matériaux propres au genre.
A la vérité, l’on peut voir le « tokusatsu » comme une sorte de mille feuille : chaque grand film ou chaque série ayant un succès notable va engendrer un sous-genre particulier. Et au fil des ans, ces sous-genres vont accoucher de variantes, lesquelles vont à leur tout créer d’autres sous-genres, et parfois même des croisements de sous-genres.
Ce qui veut dire que, derrière ce terme ô combien ! générique de « tokusatsu« , se cachent en réalité plusieurs genres et sous-genres. De nos jours, certains sont toujours aussi populaires, tandis que d’autres sont certainement voués à disparaître comme, par exemple, celui des « Magical girls » (genre pourtant popularisé par des mangas et des animés cultissimes tels que Sailor Moon).

Les genres et les sous-genres du « tokusatsu »

Les Kaiju-Eiga : ces productions mettent exclusivement en scène des monstres géants. Le genre voit le jour dès 1954 avec Godzilla d’IShiro HONDA et d’Eiji TSUBURAYA. Il s’agit donc d’un genre qui fait pendant aux films de monstres en Occident.
Les Kaiju-Eiga les plus connus sont :
Godzilla
Gamera
Mothra
Majin
Rodan
Gorgo
Yongary

Les Kyodai Heroes : ici, nous avons affaire à des films ou à des séries qui mettent en scène des super-héros ou des robots qui ont la capacité de croître, jusqu’à devenir des géants, pour combattre des monstres titanesques, les fameux kaiju. Ultraman en est un bon exemple. C’est d’ailleurs une série qui a énormément de déclinaisons et qui possède une longévité exemplaire (les anciens héros sont de véritables personnages récurrents et reviennent plus ou moins régulièrement dans les nouvelles productions).
Les Kyodai Heroes les plus connus sont :
Iron King
Ike! Godman
Megaloman
Spectreman
Jumborg Ace
Fireman
Mirrorman
Zone Fighter

Les Henshin Heroes : ces productions mettent en scène des héros métamorphes (c’est-à-dire qui ont la capacité de se transformer). Les personnages principaux, qui sont de simples humains, peuvent donc se transformer en super-héros dotés d’une force herculéenne et ayant des pouvoirs extrêmement impressionnants.

Le Henshin Hero est un genre si populaire qu’il va évidemment donner naissance à des sous-genres tels que :

1) Les Metal Heroes, qui mettent en scène personnages métamorphes capables de se transformer en super combattants dotés d’armures métalliques.
Les Metal Heroes les plus connus sont :
Gavan (X-Or en France) interprété par le très regretté Kenji OBA.
Sharivan
Capitaine Sheider
Jaspion
Spielvan
Metalder
Giraya
Super Rescue Police Winspector
Super Rescue Solbrain
Special Rescue Exceedraft
Janperson
Blue SWAT
B-Fighter
B-Fighter Kabuto

2) Les Super Sentai qui mettent scène un escadron de combattants portant des combinaisons de couleurs différentes (rouge, verte, bleue, jaune, rose, noire) qui lutte contre une organisation maléfique ou extra terrestre, ou même extra-dimensionnelle. A la fin de chaque épisode, l’antagoniste du jour devient un géant et force l’escadron en question à composer un robot géant pour lui faire face. Ce sous-genre va à son tour donner vie à un autre sous-genre qui est le Project R.E.D., une franchise lancée le 18 novembre 2025 et sans doute vouée à remplacer provisoirement le genre de Super Sentai.
Les Super Sentai les plus connus sont :
Goranger
JAKQ Dengekitai
Battle Fever J et Denziman (qui sont deux séries coproduites par Marvel et la Toei)
Sun Vulcan
Goggle V
Dynaman
Bioman
Changeman
Flashman
Maskman (très populaire dans le monde)
Liveman
Turboranger
Jetman
Zyuranger
Power Rangers
Dairanger
Kukuranger (avec des ninjas qui se battent contre des yokais, librement adapté du Voyage en Occident)
San Ku Kai
199 Hero Great Battle (2011) qui est un film qui regroupe tous les Super Sentai, dans lequel apparaît Kenji OBA.

3) Les Metal Heroes x Super Sentai : c’est purement et simplement le croisement les deux genres cités plus haut.

4) Les Magical Girls : ce sont des productions qui mettent en scène des jeunes dans la fleur de l’âge, sensibles à la magie soit déjà présente au tréfond de leur être, soit transmise par l’intermédiaire d’une entité extra-terrestre. En général, elles ont en leur possession un accessoire féminin qui permet de rassembler leurs pouvoirs et qui leur donne la capacité de se transformer en guerrières redoutables. L’on remarque aussi que dans la plupart de ces films ou séries, les jeunes combattantes en question sont souvent accompagnées d’un animal de compagnie ou d’une créature mignonnesque avec qui elles communiquent et qui joue un rôle comparable à celui des confidents et des servantes dans les tragédies grecques classiques.
Les Magical Girls les plus connus sont :
Sally la petite sorcière
Creamy, merveilleuse Creamy
Emi magique
Vanessa ou la magie des rêves
Susy aux fleurs magiques
Sailor Moon
Sakura, chasseuse de cartes

5) Les Local Heroes : ce sous-genre met en scène des héros qui ont l’apparence d’une mascotte locale. Ils ont été créés pour promouvoir les valeurs et les spécificités de leurs régions ou de leurs villes respectives. Ils ne livrent pas de combats épiques contre les forces maléfiques mais se livrent plutôt à des exhibitions d’arts martiaux, vantent les mérites des productions locales, sensibilisent les enfants à l’écologie et leur transmettent les savoirs ancestraux…
Les Local Heroes les plus connus sont :
Chojin Neiger (Super-God Neiger) qui représente la ville de Nikaho, dans la préfecture d’Akita.
Ryujin Mabuyer qui représente la préfecture d’Okinawa Prefecture et les ïles Ryukyu
Maburittokiba (Protector Fang) qui représente la ville de Tōno, dans la préfecture d’Iwate
Houjin Yatsurugi (Phoenix-God Eight Swords) qui représente la ville de Kisarazu , dans la préfecture de Chiba
Sea Jetter Kaito qui représente la ville d’Ishimaki, dans la préfecture de Miyagi
Zan Saber (Slash Saber) qui représente la ville d’Osaka

Les Hyper Midnight Horror Action Dramas : c’est en 2005 qui le genre vit le jour avec la série Garo. Les séries ou des films issus de ce genre, comme l’indique le nom, sont diffusés uniquement tard dans la nuit, lorsque toute la maisonnée est déjà dans les bras de Morphée. Il s’agit donc ici de productions fortement transgressives qui comportent des scènes de nudité, des scènes violentes et sanglantes.
Les Hyper Midnight Horror Action Dramas les plus connus sont :
– Les séries Garo
Mirrorman REFLEX (film)
Lion Maru G
The Skull Man: Prologue of Darkness
Sh15uya (Shibuya Fifthteen)
Shougeki Gouraigan

Les Adaptations de mangas et d’animés :
Mirâman (1971)
Pretty Gurdian Sailor Moon (2003)
Devilman (2004), adaptation du manga éponyme de Go Nagai (Kekko Kamen, Maboroshi Panty, Mazinger Z)
Gatchaman (2013) adapté de l’animé éponyme de Tatsunoko.

Voici un petit schéma récapitulatif qui pourrait vous aider à mieux comprendre et à mieux mémoriser le tokusatsu :

Sans peut-être même le savoir, vous avez sans doute déjà eu affaire au tokusatsu, dans les années 90, avec des animés tels que :
Saint Seiya (Les Chevaliers du Zodiaque)
Les Samouraïs de l’Eternel (Yoroiden Samurai Trooper)
Shurato
Samurai Pizza Cats

Anecdotes :
– Le nom de Gavan est référence directe à Jean Gabin qui était alors un des acteurs les plus célèbres au Japon.

– Le titre français X-Or, selon la légende urbaine bien connue, devrait son nom à une bouteille de cognac. En effet, Bruno René Huchez, producteur et distributeur français de séries télévisées d’animation, était alors chargé d’adapter Gavan au marché français. Ce jour-là, sur sa table, se trouvait une bouteille de cognac XO (Extra Old : les Cognacs dont l’eau-de-vie la plus jeune a au moins dix ans).
Il existe également d’autres mentions telles que XXO ((Extra Extra Old : les Cognacs dont l’eau-de-vie la plus jeune a au moins quinze ans), VSOP (Very Superior Old Pale : les Cognacs dont l’eau-de-vie la plus jeune a au moins quatre ans), VS (Very Special) ou *** (3 étoiles) : les Cognacs dont l’eau-de-vie la plus jeune a au moins deux ans.
Le XO de la bouteille est ainsi devenu X-Or (le « Or » renvoie également à la couleur dorée du bouchon de la bouteille).

– Le streameur français Jiraya est un fan du tokusatsu Giraya. Son pseudo est un hommage à la série.

– Le rappeur français Orelsan est également un fan de tokusatsu. Il a déjà conçu des clips musicaux calqués sur Saint Seiya et a joué dans Yoroi, un film qu’il a à la fois écrit et produit.

Vous pouvez retrouver la vidéo dédiée au « tokusatsu » sur ma chaîne Youtube :

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